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  • Forum Jean Bessière

Compte rendu de "Questionner le roman"



Compte rendu rédigé par Amaury Dehoux et publié originellement dans L’Année Mosaïque. Revue de jeunes chercheurs en sciences humaines, 2, 2013, p. 169-170.



Après Le Roman contemporain ou la problématicité du monde paru en 2010 chez le même éditeur (PUF), Jean Bessière propose ici une nouvelle étude dont le but est d’interroger, mais aussi de théoriser le roman dans une perspective temporelle et géographique ample. Dans ce passage des formes contemporaines du roman à une spécification du genre at large, il convient de relever la continuité et la cohérence de la pensée du théoricien et comparatiste français. Déjà, dans son premier ouvrage, de nombreuses notations venaient faire du roman d’aujourd’hui un interprétant de la tradition romanesque par rapport à laquelle, sous bien des aspects, il engage une rupture nette. Ces notations peuvent être tenues pour les prémisses du nouvel essai de Jean Bessière. Elles l’amènent à questionner le roman, mais également ses grandes théories—il faut ici notamment penser à la triade constituée par Bakthine, Lukács et Auerbach.


Un tel questionnement constitue un défi intellectuel notable. En effet, comme l’indique d’emblée l’auteur, s’exprimer au sujet des grandes théories du roman revient toujours à discourir d’une forme connue. Ce constat est alors indissociable d’une interrogation plus fondamentale qui porte sur la valeur épistémologique même de la démarche de Jean Bessière, et qui consiste à se demander s’il existe un intérêt à (re)parler de ce qui est déjà connu. Critique et lucide à l’égard de sa propre réflexion, le théoricien renonce à présenter les théories du roman dans leurs données originelles. Au contraire, il dispose ces théories de manière à faire ressortir leurs implications et leurs paradoxes. Son but est d’en proposer tout à la fois une relecture, une réécriture, un déplacement et un dépassement—il suffit, à titre d’exemple, de citer la re-caractérisation qu’il propose du chronotope bakhtinien. Une telle visée se donne d’ailleurs comme le geste critique par excellence, qui permet d’éviter le figement et l’application d’une théorie passée à un objet, le roman, toujours en mouvement.


Relecture, réécriture, déplacement et dépassement participent ensemble d’une modélisation du roman dans une perspective anthropologique—la reprise et la reformulation de Saer et de son anthropologie spéculative se révèlent, à ce titre, éloquentes. Une telle caractérisation se fonde plus particulièrement sur l’identification d’un paradigme central de l’écriture romanesque: la contingence, dont Jean Bessière s’attache à montrer la pertinence et la portée dans l’élaboration d’une théorie du roman. Selon lui, un tel paradigme est indissociable d’une temporalité propre au roman—le temps transitionnel—, laquelle dispose des identités toujours placées entre différence et indifférenciation. Ces premières données permettent alors de rediscuter et de reformuler bien des notions usuellement rapportées au roman et à sa théorie—que l’on songe ici au réalisme, à la mimesis, à l’ethos ou encore au logos. Elles autorisent également à repenser le lien entre la théorie du roman et d’autres modélisations qui lui sont proches mais avec lesquelles on ne saurait la confondre: le récit et la fiction.


Au terme de cette vaste entreprise intellectuelle, de cet ample questionnement, qui ne néglige jamais de revenir au roman lui-même et à ses grandes actualisations—à travers des analyses concises et percutantes de Cervantès, James, Flaubert ou Defoe—, Jean Bessière parvient à énoncer une critique de l’histoire du roman, qui ne soit pas la négation de cette histoire, mais qui se donne comme un déplacement de ses termes. Ainsi, à une histoire finalisée du roman, selon laquelle le roman s’écrit pour s’accomplir comme tel, le théoricien substitue une «histoire du roman suivant l’histoire de sa propre contingence et des dessins de conjonctures» (p.276). À travers ce jeu de substitution, l’auteur peut alors revenir au roman contemporain—qu’il tient ici pour le roman de la globalisation—et proposer une compréhension de son expansion mondiale et de sa constitution comme genre global dans un monde global. Cet ultime retour vient confirmer, une fois encore, la continuité de la pensée que Jean Bessière ne cesse d’élaborer et de préciser autour du roman et de sa problématicité.

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